Radioscopie des inondations 2022 dans la région de Zinder : De la catastrophe naturelle aux responsabilités humaines 

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Zinder, le 17 Juillet 2022. Ce jour, des pluies torrentielles s’abattent sur la ville et sur une grande partie de la région pendant presque toute la journée. Plus de 6000 personnes passent une partie de la nuit hors de chez eux selon un décompte de la protection civile. Les hauteurs relevées sont aussi exceptionnelles : plus de 200mm dans certaines localités. Un événement assez rare voire exceptionnel. Plusieurs villages et quartiers se trouvent inondés, des maisons effondrées et des champs de culture totalement dévastés ! Ces scènes sont malheureusement fréquentes ces dernières années, elles rappellent celles qu’on a déjà observées en 2020 suite au débordement des rives du fleuve Niger.

 Pourquoi les inondations sont-elles devenues régulières ? Comment expliquer qu’elles affectent toujours beaucoup plus de personnesbouleversant ainsi l’équilibre déjà fragile des familles vulnérables ?

Radioscopie d’une catastrophe naturelle qui fait chaque année des milliers des victimes !

Des habitants érodées dans le village de Hamdra/ Mirriah

Un bilan humain de plus en plus lourd!

Au Niger, chaque saison hivernale est désormais synonyme de dégâts, des pertes d’homme, d’animaux et des cultures. Une étude pluridisciplinaire réalisée dans le cadre du projet d’adaptation au changement climatique (ANADIA2), à travers les huit régions du Niger, montre que le nombre de personnes et des localités touchées par les inondations connait une augmentation non linéaire ces deux dernières décennies avec des pics enregistrés en 2012 et 2020. Si on ajoute le bilan d’inondations de deux dernières années à celles collectées à partir de la base des données sur les inondations au Niger (BDINA), les inondations ont touché près de 3,7 millions de personnes au cours de la période 1998-2022. Cela signifie qu’en moyenne, plus de 14 000 nouvelles personnes s’ajoutent chaque année. La répartition spatiale de ces victimes, indique que malgré leurs spécificités géographiques et géomorphologiques, aucune des huit (8) régions du Niger n’est épargnée. Cette année, plus d’une personne sur cent a été affectée par les inondations à l’échelle nationale, soit 327.343 sinistrés selon la protection civile, avec pour la première fois le chiffre record de 195 personnes mortes par noyade ou par effondrement.


 Bilan des inondations au Niger en 2022

Zinder : Région la plus touchée par les inondations en 2022

D’habitude les inondations surviennent suite au débordement des grands cours d’eau (Le Fleuve Niger et ses affluents comme le Dallol Bosso et le Dallol Foga dans les régions de l’Ouest ou la Koumadougou dans la région de Diffa). Pourtant cette année c’est la région de Zinder qui a enregistré le plus grand nombre des victimes, plus que les régions du fleuve (Dosso, Niamey et Tillabéry) et celle du Lac (Diffa). La région a enregistré au total 88.794 sinistrés, 12129 maisons effondrées et 64 décès selon la protection civile. Les zones les plus touchées sont la ville de Zinder, Gaffati et Hamdara. Cela prouve que les facteurs qui expliquent la survenue des inondations sont variables d’une région à l’autre et que la présence d’un cours d’eau ne constitue pas toujours le facteur le plus déterminant.

Des pluies diluviennes à intervalle réduit !

Les inondations de cette année s’expliquent d’abord par la pluie diluvienne qui a réveillé les populations de la région la nuit du 16 au 17 Juillet. Les hauteurs enregistrées ce jour varient entre 70 et 262 mm selon les localités. « C’est une pluie qui a commencé vers 4h du matin et s’est arrêtée aux environs de 17h ». rapporte le maire de la commune rurale de Hamdara (commune située à environ 70km à l’Est de la ville de Zinder où on a enregistré 262 mm). Pour lui, l’ampleur des dégâts est liée à deux facteurs importants « Il y’a l’intensité et aussi le temps que ça a pris(…), une pluie qui a passé presque huit heures de temps et il pleuvait fortement. Heureusement que c’était le jour, les gens ont pu secourir les voisins. C’est cela qui a atténué un peu la souffrance ». Selon le maire et quelques habitants que nous avons interrogé, des telles pluies n’ont pas été enregistrées depuis au moins trente ans. « Toutes les inondations qu’on observe sont des inondations qui sont directement liées à l’occurrence des évènements pluvieux » observe Dr Malam Moussa, le géographe et enseignant chercheur à l’université de Zinder. Le graphique suivant donne l’évolution de la pluviométrie dans la région de Zinder de 1906 à 2017.

On voit à travers ce graphique qu’en verité les données statistiques de la pluviométrie au Niger, montrent qu’on n’a jamais atteint un tel cumul en seule pluie depuis l’installation des premiers pluviomètres au Niger (1906). Statistiquement, pour retrouver cela, il faudra attendre 300 ans précise le  géographe. Il y’a donc à ce niveau un changement du comportement de la pluie. « Ce qu’on constate aujourd’hui, on n’est pas à la phase de sécheresse, mais on n’a pas encore retrouvé le cumul pluviométrique qu’on connaissait avant » explique Malam Moussa.

Dr Malan Moussa/ Géographe à l’université de Zinder

A titre illustratif, le rapport de la direction régionale de l’agriculture de Zinder indique que les cumuls pluviométriques enregistrés cette année varient entre 267mm (à Sabon Kafi) et 906mm (à Hamdara), soit une moyenne de 586mm pour les deux extrêmes. La durée de la saison est comprise entre 16 jours (à Kwaya et Bangaya) et 43 jours (à Dan Fountoua), soit 30 jours pour la moyenne des deux extrêmes. Ainsi 64% de postes pluviométriques sont excédentaires à plus de 50mm. Mais ce qui fait problème, ce n’est pas tant l’excédent de pluie mais plutôt sa distribution temporaire fait remarquer Dr Malam Moussa « la quantité est à peu près la même mais le nombre d’évènements n’est pas le même. C’est pour cela qu’aujourd’hui les pluies sont de plus en plus grosses. Quand elles viennent, il pleut 60 à 70 mm ». En résumé cela se traduit par les grosses hauteurs qui se déversent en peu de temps et donc des saisons de pluie de plus en plus courte mais abondamment pluvieuses. Le cas de Hamdara est donc à lui seul indicatif de ce changement car la hauteur enregistrée en seul évènement équivaut au cumul pluviométrique annuel d’autres localités comme celui de Sabon Kafi évoqué plus haut. Le changement climatique serait ainsi à l’origine de ce nouveau comportement de la pluie, « avec les sècheresses qu’on a connues, il y’a eu beaucoup des études qui ont montré que l’arrivée de la mousson, puisque c’est elle qui nous amène la pluie, a connu des modifications et des perturbations » explique le géographe Malam Moussa.

Des champs inondés et des terres surexploitées !

 L’engloutissement des champs et des greniers constitue malheureusement une autre réalité des inondations, « on a pratiquement pas récolté grand-chose, les cultures ne sont pas mures et elles sont déjà inondées », regrette Moutari Elh Garba, grand cultivateur de la commune de Gaffati située à 14km à l’Est de la ville de Zinder, « on vient juste de finir le désherbage et l’eau a envahi nos champs » s’exclame Abida Ibrahim une autre cultivatrice du même village, « On a tout perdu, nous voulons qu’on nous assiste en abri, vivre et couverture » dit Haoua sinistrée du village de Hamdara.

Haoua Mamane sur un site des sinistrés à Hamdara

La situation de ces paysans révèle cet aspect contrastant. Au même titre que la sécheresse, les inondations sont aussi source de déficit céréalier du fait de pertes des réserves vivrières contenues dans les greniers inondés mais aussi celle des nouvelles cultures englouties par les eaux. A titre illustratif, la protection civile rapporte que  cette année, 561 hectares de cultures ont été inondés dans la région de Zinder. Cela a engendré un besoin céréalier estimé 1213 tonnes. Plus de 15% de ces besoins n’ont pas été couverts malgré l’appui de la mairie, du gouvernement et autres partenaires.

Pour le chercheur  Dr Malam Moussa, en dehors des raisons climatiques citées plus haut, les activités humaines ont aussi contribué à cette situation. « Avec l’augmentation de la population, il y’ a de moins en moins de jachère or la jachère c’est un des facteurs qui fait en sorte que un sol qui est fatigué comme on dit localement puisse se régénérer avec le temps. Mais aujourd’hui on n’a pas la possibilité de laisser les champs se reposer parce que le champ en lui-même ne vous est pas suffisant ». En plus de cela, on peut aussi ajouter le déboisement « Il y’a de moins en moins de la végétation (…). Quand vous prenez un terrain qui est boisé et un terrain qui n’est pas boisé, les conséquences ne sont pas qu’une question d’humidité ou de température. Parce que y’a un lien entre l’abondance de la végétation et l’occurrence de la précipitation mais aussi il y’a un lien entre l’abondance de végétation et la variation des températures puisque ce sont des systèmes qui sont dynamiques ». souligne-t-il.

Pauvreté, urbanisation anarchique et Occupation des zones à risque

L’occupation des zones inondables en milieu rural comme urbain, constitue en vérité le facteur humain le plus aggravant dans la survenue d’inondation, pour le cas de Hamdara, le  maire Oumarou Nouhou estime que c’est l’emplacement du village même qui pose problème « c’est un village qui est placé sous les pieds d’une colline et sur un terrain accidenté, l’eau qui vient de la colline traverse le village avant de se déverser dans la marre, en passant elle transporte des cailloux et du sable et avec la force de la pente, elle emporte tout ce qui est devant elle ».

Il y’a donc à ce niveau une occupation des zones à risque. Ce problème se pose aussi dans les centres urbains. L’occupation anarchique des lits de cours d’eau a joué un rôle important dans la survenue des inondations dans la ville de Zinder cette année. «  Ce sont les habitants de ce même quartier qui se sont permis de construire sur des ravins et ce n’est pas la mairie qui vend ça, ce sont les gens du quartier parce que c’est une zone non lotie », déplore sylvain, sinistré de Garin Liman. Ce quartier situé au 4eme arrondissement dans la partie nord de la ville de Zinder est en réalité un ancien village, il est aujourd’hui au cœur du système d’évacuation des eaux pluviales de la ville. Avec l’expansion urbaine, les habitants sont venus construire de façon anarchique obstruant partiellement le principal canal d’évacuation. Au total, la ville de Zinder comptait en 2005, 181mares selon une étude de la direction régionale de l’environnement. Malheureusement, la plupart d’entre-elles sont aujourd’hui occupées. Pourtant, elles jouent un rôle important dans le système d’évacuation des eaux pluie précise le géographe Dr Malam Moussa «  Quand vous prenez la majorité de ces mares, elles se communiquent entre-elles.  Quand l’une se remplit, il y’a un conduit qui va amener le surplus vers une autre mare, ainsi de suite…Toutes les eaux se communiquent jusqu’à la sortie vers Gafati. Mais le problème maintenant quand une mare se remplit et qu’elle déborde pour conduire vers une autre marre, elle vient trouvée que la mare n’existe pas ou qu’elle a été en grande partie occupé par des habitations, forcément, l’eau dans tous les cas il connait son chemin ».  On voit donc à ce niveau que la responsabilité de la municipalité et celles des populations sont aussi engagées. Abdourahaman Souley, menuisier métallique et sinistré du quartier Garin Liman interpelle « Nous demandons à la mairie et au gouvernement de prendre leurs responsabilités, il y’a des gens qui ont construit une mosquée et une école coranique sur le lit de la rivière et sur une partie des caniveaux d’évacuation d’eau à l’entrée de Garin liman ».

Le 25 Juillet 2022, lors d’une visite officielle aux sinistrés de Garin Liman, le président du conseil de ville de Zinder, Abdoul Rahim Balarabé a annoncé une vaste opération de déguerpissement de toutes les habitations anarchiquement construites sur les zones à risque. «Je lance un appel, pour que tout celui qui se trouve effectivement dans cette situation-là de prendre rapidement les dispositions qui s’imposent. Quant à nous, au niveau de Garin Liman déjà, nous avons identifié les ouvrages qui constituent un obstacle pour le passage des eaux, nous allons prendre nos responsabilités ».A la date où nous publions cet article, la mairie centrale n’a pas encore pris ses responsabilités. Toutes nos tentatives pour joindre le président du conseil sur le sujet, n’ont pas abouti. En vérité, cette occupation anarchique des zones inondable s’explique aussi par d’autres facteurs plus sociaux comme la pression démographique, la vulnérabilité des ménages ou encore l’incivisme de certains citoyens, selon Dr Abdou Harou, urbaniste à l’université André Salifou de Zinder « Depuis un certain temps, les villes connaissent une forte croissance tant sur le plan démographique que sur le plan  spatiale, cela crée un besoin important en terme de logements et cela amène les populations et surtout les citadins démunis à occuper des sites inondables. Du fait qu’une grande partie des populations n’a pas conscience des risques, il arrive aussi que les populations rejettent leurs déchets dans les caniveaux qui sont construits le plus souvent à ciel ouvert ». En plus de l’inadaptation des habitations construites en matériaux fragile (soit en argile ou banco), il y’a aussi  en amont de ce problème, la faiblesse ou l’inexistence de politiques d’urbanisation. conclut Abdou Harou « il y’a une faible maitrise du foncier urbain par les collectivités (…) il y’a parfois des occupations ou des lotissements anarchiques qui ne tiennent pas compte de la nature du sol. Normalement un site inondable, ne doit pas être affecté pour aux résidences, ce sont des espaces qui doivent être aménagé pour des espaces verts parce que les populations en ont besoin mais pas pour permettre aux gens de s’installer. Il y’a aussi cet aspect de faible maitrise du foncier urbain mais aussi du fait que les collectivités n’ont pas suffisamment des moyens, cela fait que les collectivités ont une faible capacité d’intervention ».

On voit en définitive que les responsabilités sont aussi naturelles qu’humaines et tous les dispositifs d’alertes et de prévention mis en place par les autorités à travers notamment le ministère de l’action humanitaire, n’arrivent pas jusqu’ici à réduire significativement l’impact de ces inondations du fait justement de tous les facteurs que nous avions soulignés plus haut.

Cette enquête a été réalisée par Moussa Amma, suite à l’atelier de Renforcement des capacités des 12 journalistes Nigériens sur les nouvelles approches d’investigations environnementales basée sur des données sensibles au changement climatique organisé au Niger par l’Institut Panos Afrique de l’Ouest (IPAO) dans le cadre du projet ‘’Open climate reporting initiative’’(OCRI).

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